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Les voleurs de pancartes par Souleymane Jules Diop (seneweb) « Tout État est évidemment une association ; et toute association ne se forme qu’en vue d

« Tout État est évidemment une association ;
et toute association ne se forme qu’en vue
de quelque bien, puisque les hommes,
quels qu’ils soient, ne font jamais rien
qu’en vue de ce qui leur paraît être bon »
ARISTOTE

Nous devons célébrer un peuple, l’on nous oblige à célébrer en même temps un homme. Nous devons fêter le cinquantenaire d’un peuple, l’on nous oblige à fêter la décennie d’un homme. Par un procédé de falsification extraordinaire, il semble que nous devions tout à Abdoulaye Wade et rien au peuple sénégalais. Il n’est question, depuis un an, que de dictées tirées de son fameux livre, Un destin pour l’Afrique, de rappels suffoqués du rôle qu’il a joué dans l’indépendance du Sénégal. Il n’en reste pas moins qu’à aucun moment, à aucune étape de cette marche pour l’indépendance, il n’est mentionné le nom de cet homme. Les manuels d’histoire ne connaissaient pas Abdoulaye Wade, jusqu’à ce qu’il décide d’en écrire de nouveaux. Qu’il laisse des gens comme Mbaye Jacques Diop mentir impunément sur le rôle qu’ils ont pu jouer passe encore. Qu’il fasse insulter la mémoire de Mamadou Dia par Elimane Ndour, c’est préoccupant.
Cette date du 4 avril 1960, elle-même, ne correspond à rien du tout. S’il s’agit de l’investiture de Mamadou Dia comme président du Conseil, elle a eu lieu une année auparavant, le 4 avril 1959. Le seul évènement auquel correspond la date du 4 avril 1960 est la signature des accords de Matignon entre Michel Debré et Mamadou Dia. Elle devait nous conduire à l’indépendance, mais elle n’a jamais été la date de notre indépendance, puisque nous restions encore français. L’indépendance de la République fédérale du Mali a été proclamée le 20 juin 1960 et non avant. Pour en arriver là, il a fallu le courage extraordinaire de tout un peuple. Ce sont les populations dakaroises et non quelques porteurs de pancartes, qui ont appelé à l’indépendance le 27 août 1958 et irrité de Gaulle. Parmi les manifestants, il y avait quelques jeunes du Parti de la renaissance africaine (Pra), de membres du Pai naissant, dirigés par Majemouth Diop. Mbaye Jacques Diop ne s’est attribué le rôle de porteur de pancartes qu’à partir de 1994, soit près de 40 ans après les évènements. C’était le début d’une invention mystérieuse, et il n’y avait malheureusement personne pour le rappeler à l’ordre. Sur ce point, les fameux porteurs de pancartes ont tronqué le discours du général de Gaulle, pour se donner un plus beau rôle. Le patron de la France libre n’a pas seulement déclaré à ces porteurs de pancartes que « s’ils veulent l’indépendance, qu’ils la prennent le 28 septembre… ». Il a aussi ajouté : « Mais s’ils ne la prennent pas, alors qu’ils fassent ce que la France leur propose : la communauté franco-africaine. » Mais où pouvait donc se situer cet inconnu appelé Mbaye Jacques Diop, entre Valdiodio Ndiaye et Charles de Gaulle, pour se présenter en libérateur, 50 ans après ? Son parti s’était engagé dans la communauté avec la France et jamais il n’a fait entendre sa voix discordante. S’il y avait un discours audible ce jour-là, c’était bien celui de Valdiodio Ndiaye, qui avait clairement indiqué au général de Gaulle, en l’absence de Senghor et Dia, que « la politique du Sénégal, clairement définie, s’est fixée trois objectifs qui sont, dans l’ordre où elle veut les atteindre : l’indépendance, l’unité africaine et la confédération ».
Il y eut, pour trahir cette ligne et dire oui à de Gaulle, la complicité de Léopold Sédar Senghor, le silence de Mamadou Dia et la détermination des marabouts sénégalais à rester « dans la France ». Si nous sommes restés pendant les deux années qui ont suivi, des membres de la communauté française, c’est aussi par la volonté des khalifes généraux, qui ont appelé à voter contre l’indépendance de leur pays et son maintien dans la communauté instituée par de Gaulle.
Mamadou Dia a le mérite d’avoir plaidé, dès l’année suivante, pour l’indépendance du Sénégal, lors de la réunion du Conseil exécutif à laquelle participait de Gaulle. Il a aussi le mérite d’avoir tenu tête à Modibo Keita, dans une crise qui aurait pu signer la fin du Sénégal tel que nous le connaissons aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai toujours défendu que si nous voulons en revenir à nous-mêmes, nous devons en revenir à Dia et aux principaux acteurs de l’indépendance de ce pays. Ce n’était pas le fait d’un seul homme et d’un seul parti, mais de plusieurs hommes de plusieurs partis. Malgré les assurances secrètes que Senghor avait données à de Gaulle sur ce point, des responsables de l’Ups ont vigoureusement appelé à l’indépendance immédiate. Au cours de la séance du 25 novembre 1958 entérinant la Constitution proposée par de Gaulle au référendum, Assane Seck a, sans succès, déposé un amendement pour demander l’indépendance immédiate, soutenu par Abdoulaye Ly et Diaraf Diouf. Le texte a été adopté ce jour-là par 53 voix contre 3. Ceux qui étaient pour l’indépendance ne se sont pas tus. Ils ont démissionné de l’Ups pour former le Pra-Sénégal et démissionné du gouvernement de Mamadou Dia, la première démission volontaire de l’histoire du Sénégal. Parmi ces illustres personnages, il y avait Latyr Camara, Djaraf Diouf et un certain Amadou Makhtar Mbow.
Au plan syndical, Ibrahima Sarr a fait lui aussi preuve d’une détermination admirable, en engageant les cheminots du Dakar-Niger dans une grève interminable de 160 jours, pour faire respecter les droits des travailleurs indigènes. Le peuple sénégalais a toujours été la victime de ses élites, qu’elles soient politiques, intellectuelles ou religieuses. Mais dans cette longue nuit de soumission généralisée, il y a eu quelques étincelles de dignité. Des sénégalais ont toujours dit non, au prix de l’exil, de la prison ou de la mort. Nous ne pouvons, en aucune façon, parler de l’indépendance de ce pays, des quarante années de lutte qui nous ont menés à l’alternance, sans rappeler les souffrances de Majemouth Diop, Amath Dansokho, l’emprisonnement de Mamadou Dia, la mort de Blondin Diop. Si Abdoulaye Wade jouit du droit d’être président, c’est parce que tous ces hommes se sont battus, quand il a trouvé plus sage de comploter avec le parti unique de l’époque. Me vient à l’esprit cette phrase contenue dans la lettre que Dia a adressée en 1972 à Senghor, qui voulait l’obliger à renoncer à la politique avant de le gracier : « On peut renoncer à des droits, mais comment renoncer à des devoirs ? ».
L’on a toujours porté contre le peuple sénégalais des accusations bien commodes. Mais tout le monde ne peut pas être coupable. Quand tout le monde est coupable, personne n’est coupable. Quelques hommes ont manigancé et trahi la confiance des populations, et ont trouvé d’autres hommes assez cupides pour être leurs complices. Il est absurde de vouloir faire admettre qu’un peuple veuille son propre mal, soutienne sa propre misère, défende ses propres bourreaux. Quand il l’a fallu dire, les Sénégalais ont toujours dit non. Au-delà des partisans soumis, il y a le peuple insoumis. Si nous avons résisté à ceux qui veulent la dissolution de la République et l’avènement de la monarchie, c’est que, résistent à leurs manœuvres tous ceux qui, au-delà des cadres partisans, militent pour la République. Ils méritent toute mon estime. C’est à ces millions de combattants anonymes que ce cinquantenaire est dédié.


SJD

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