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A Bagnolet, des relations à fleur de peau entre jeunes et police

...Modibo, grand gaillard d’1,91 m vêtu d’un boubou ramené de Mauritanie, son pays d’origine.

Retour dans la ville où Yakou Sanogo est mort poursuivi par des policiers. Un après-midi sur un banc de la «Cité rouge» de Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Yassine, Modibo, Mohamed, Sébastien, Tony, et Mourad (1), tous la vingtaine, tuent le temps.

Deux bouteilles de bière, un joint. Sur le sol, les traces de leur passage quotidien. Des emballages de kebab, des mégots, de l’huile de scooter. Ils sont méfiants. «Vous n’êtes pas venus voir les voitures brûler ce coup-ci ?» interroge Mohamed. Non. On discute.

Le calme est vite revenu à Bagnolet après les violences qui ont suivi la mort de Yakou Sanogo, 18 ans, décédé à moto le dimanche 9 août, après avoir voulu échapper à un contrôle de police.
Si une trentaine de véhicules ont été incendiés pendant deux jours, ces échauffourées sont à mille lieues des embrasements de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) en 2005 et de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) en 2007, démarrés dans des circonstances quasi similaires.

«Bagnoles». «L’un des grands frères de Yakou a sillonné la ville en compagnie du maire et de son premier adjoint au surlendemain du drame, pour nous dire d’arrêter de casser. Que ça ne ferait pas revenir Yakou. Et qu’on mettait des gens qui travaillent dans la merde en incendiant leurs bagnoles. Tout de suite, le bordel a stoppé», raconte Yassine.

Sébastien reprend : «Nous avons écouté le message parce qu’il venait des proches de Yakou, et qu’il était l’un des nôtres. On n’aurait obéi à personne d’autre. En tout cas, pas à la mairie et certainement pas aux schmitts [la police, ndlr]. Yakou avait des rêves simples. Il aimait les deux-roues et venait de s’acheter sa première bécane. Il travaillait pour ramener de l’argent à sa mère. Beaucoup d’entre nous sont bien pires que lui. Alors, si les schmitts se mettent à buter les jeunes qui réussissent…»

A Bagnolet, comme ailleurs dans les zones sensibles, les relations entre la police et les jeunes sont à fleur de peau. «Les flics nous provoquent, nous font des bras d’honneur. Parfois, on se fait contrôler par le même flic trois ou quatre fois par jour, ça rime à quoi à part nous faire chier ? interroge Modibo, grand gaillard d’1,91 m vêtu d’un boubou ramené de Mauritanie, son pays d’origine. On est toujours installés au même endroit donc, à force, ils nous connaissent personnellement. Vers 17 heures, ils vont arriver, et ils vont nous demander nos papiers pour la 200e fois depuis le début de l’année…»

Yassine sort un bout de papier de sa poche. Un rappel à la loi. Il a été interpellé «en possession de moins d’un gramme de résine de cannabis», peut-on lire. «Hier, commente-t-il, les schmitts m’ont embarqué pour une petite boulette de shit. D’ordinaire, ils la confisquent, des fois même ils la fument. Mais là, depuis la mort de Yakou, ils font du zèle pour se venger du bordel qu’il y a eu. Dans la voiture, ils me mettaient des claques et me disaient : "Ce coup-ci, on t’a bien baisé."»

La défiance envers les forces de l’ordre, les médias, et la République est extrême. Mohamed Hakem, adjoint au maire de Bagnolet en charge de la réussite des jeunes et de la vie sociale des quartiers, le constate aussi. «Aucun dialogue n’existe entre la population et la police. Nous regrettons grandement la police de proximité qui permettait de créer des ponts entre deux mondes.

Nous lançons justement une pétition intercommunale pour que le ministère de l’Intérieur nous octroie des fonctionnaires supplémentaires. Mais le problème, c’est que les nouvelles unités territoriales de quartier [Uteq, ndlr] sont suréquipées. Ce sont des robocops. Pour établir une relation sereine, mieux vaudrait ne pas arriver armé jusqu’aux dents.»

Les soucis, note-t-il, vont au-delà du rapport à l’autorité : «Dans le quartier des Malassis, près de 35 % des 18-30 ans sont au chômage. Certains envoient plus de 100 CV afin de trouver un emploi, mais ne reçoivent guère plus que quelques réponses négatives.» Là-dessus, l’équipe municipale n’a guère de prise.

«A l’échelon municipal, les leviers n’existent pas vraiment pour juguler des actes de violence soudains, concède Laurent Jamet, premier adjoint au maire (PCF), Marc Everbecq. A part investir les quartiers par les centres d’action sociale, encourager le maillage associatif et communiquer avec prudence, il n’y a pas grand-chose à faire.

Les acteurs de terrain ont joué le jeu quand il s’est agi de relayer un message de paix. A Bagnolet, tout le monde se connaît. Nous n’avons pas de grands ensembles complètement marginalisés. Bagnolet est incorporé au tissu urbain de Paris. Ça a joué.»

«Mémoire». Sur le palier du centre de loisirs Anne-Frank, Khaled, animateur depuis deux décennies, résume cette jeunesse qu’il côtoie au quotidien. «Individuellement, ce sont tous des jeunes tellement gentils. Mais, lorsqu’une injustice se produit comme pour Yakou, ils obéissent à une logique de défoulement.»

Sur le banc de la Cité rouge, Sébastien reconnaît «avoir participé aux émeutes» : «Mais ne croyez pas que brûler notre quartier était un plaisir. J’avais juste l’impression d’honorer dignement la mémoire de mon pote. Si j’étais resté les bras croisés, je n’aurais pas pu me regarder dans une glace.»

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Par WILLY LE DEVIN


source : Libération (France)
via cridem

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